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21.10.2007

La vraie générosité

Je dédie ce passage à peregrins dont j'aime beaucoup le blog : J'avais conduit toute la nuit et je m'étais perdu.

Des toussotements de sabots sur les gravillons des bas-côtés résonnèrent comme dans un hangar. Un homme aux cheveux blancs, habillé d’un bleu de travail et portant une fourche sur l’épaule s’approchait de moi. “En panne ?” demanda-t-il.
“Non, fatigué, tout simplement.”
Il me serra la main. Je repris : “Y a-t-il, dans le village, un café ou un hôtel qui ouvrirait vers six heures ?”
“Non, pas un seul.”
“Y a-t-il au moins une fontaine où je pourrais boire un coup et me rafraîchir ?”
“Non plus.”
“Je vais pousser jusqu’à Chinon, alors. Vous pourriez me remettre dans la bonne direction ?”
“Non, non ! Vous allez venir à la maison et ma femme va vous faire un bon petit déjeuner.”
“Mais… mais vous ne me connaissez pas !”
Il souriait malicieusement et insista : “Allez, ne faites pas de manières, venez !” L’offre était tentante. Je demandai quand même : “Cela ne va pas déranger votre femme ?”
“Non. On se lève tous les deux de très bonne heure et on se couche de même. Je suis le cantonnier du village et aussi le maire.”
Je le suivis. Nous nous arrêtâmes devant l’une de ces maisons en tuffeau séparée de la route par un trottoir si étroit que deux personnes ne peuvent y marcher côte à côte. La femme du maire-cantonnier lui ressemblait : cheveux blancs, visage souriant, habits impeccablement propres. Elle portait un tablier noir sur un ensemble très paysan de corsage bleu sombre à pois blancs, ample jupe grise et chaussettes noires dans des pantoufles en peau de lapin. Son mari lui expliqua pourquoi il revenait avec un “étranger” et elle l’accepta le plus naturellement du monde.
Ce fut peut-être le petit déjeuner le plus délicieux de ma vie. Pain de campagne, beurre de ferme, café frais avec un rien de chicorée et lait crémeux à souhait. Les deux fringants vieillards se mirent à parler de leurs enfants. On me montra la photo, déjà jaunie, d’un lieutenant de l’Armée de l’Air, tué en action lors d'un de ces "petits" conflits post-coloniaux dont on parle à peine dans les journaux télévisés ; puis le portrait d’une belle jeune femme qui, après avoir obtenu un doctorat en biologie, avait rencontré un Américain, l’avait suivi jusqu’à Portland, Oregon, où elle était morte presque aussitôt dans un accident de voiture. Je comprenais mieux à présent leur besoin de parler à quelqu’un, même à un “étranger”. J’avais, comme eux, les larmes aux yeux mais les miennes venaient de la contemplation de tant de malheur si calmement, si noblement accepté.
La conversation s’arrêta et le silence se prolongea mais ce n’était pas un silence oppressant ou gêné : c’était un silence doux, entouré de chaleur humaine. Je mis un avant-bras sur la table et y posai mon front, rien qu’un instant… Je me réveillai vers dix heures du matin, le torse ankylosé, l’œil torve, la bouche pâteuse. Mes hôtes souriaient avec indulgence. Ils m’offrirent de rester pour me reposer puis de déjeuner avec eux mais je déclinai leur invitation. Ils n’insistèrent pas. J’ai peut-être tendance à lire dans l’âme des autres trop de choses qui n’existent que dans la mienne mais il me sembla que les moments que j’avais passés dans la maison de ces braves gens leur avaient redonné l’illusion éphémère d’avoir encore un fils. Pouvaient-ils deviner que j’aurais aimé l’être ?

Commentaires

C'est très beau cela.Un moment d'intimité à nul autre pareil.Bonne journée

Ecrit par : heraime | 21.10.2007

Très touchant d'humanité cette émouvvante tranche de vie....Elle nous confirme que si nous ausons rencontrer l'autre, nous avons toutes les chances de nous rencontrer dans leur besoin de rencontre...c'est la loi des similitudes me semble t'il.
Merci pour cette belle histoire.

Ecrit par : Anne-Marie | 21.10.2007

Récit d'une émouvante humanité, comme j'ai eu du bonheur à te lire, comme tout cela sent le partage véritable, l'émotion de la rencontre sur un chemin de vie, Oui, presque un pélérinage, vers l'autre, Merci de nous avoir donné à lire ton passage chez ces êtres merveilleux.

Ecrit par : framboisine | 22.10.2007