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31.10.2007

Winthrop Rockefeller

Winthrop Rockefeller Junior a fêté ses 50 ans. Il a dédié cette fête à la mémoire de son père, Winthrop Senior.

Winthrop Senior avait été pilote de chasse pendant la seconde guerre mondiale. Abattu au-dessus du Pacifique, il avait survécu. On ne peut pas dire qu’il s’entendait mal avec sa famille mais l’expérience de la guerre l’avait mûri et il ne se sentait plus sur la même longueur d’onde que son frère John, à New York. Il alla s’établir en Arkansas où il acheta un ranch d’élevage de taureaux à Merrylton. Il se présenta puis fut élu et réélu Gouverneur. Sa première tâche fut la déségrégation puis l’abolition de la peine de mort. Ensuite, il fit jouer ses contacts du monde de la finance et encouragea plus d’une centaine de compagnies à venir s’établir en Arkansas. Parmi elles, il faut compter Jacuzzi et la compagnie française Thompson qui fabrique des systèmes d’atterrissage automatiques. Winthrop Senior a également fait beaucoup pour l’éducation, facilitant l’obtention de bourses universitaires, la construction de nouveaux collèges et lycées et de deux gigantesque et magnifiques établissement spécialisés : l’un pour les sourds, l’autre pour les aveugles. Posés tous deux dans des parcs fleuris, avec pelouses, parterres et bosquets, on dirait des hôtels de luxe.

Pour ses 50 ans, Winthrop Junior a invité ses employés. Iñes, qui n’est pas l’une de ses employées, était invitée car, en tant qu’archiviste de l’Université de Little Rock, c’est elle qui s’occupe des archives photographiques des Rockefeller et elle avait contribué à l’élaboration d’un film documentaire sur la vie de Winthrop Senior. Elle avait le droit d’amener sa famille immédiate, ce qui fait que nous nous sommes retrouvés au BBQ d’anniversaire à Winrock (la ferme des Rockefeller).

Pour l’un des hommes les plus riches du monde, Winthrop est très simple. Il passerait complètement inaperçu dans la foule avec son visage ordinaire, aux cheveux en brosse grisonnants, et son sourire facile. Il a deux passe-temps : l’élevage des taureaux et la musique country. Il aime accompagner son orchestre country avec des cuillères. La musique country est née chez les Hillbillies (littéralement les « boucs des collines », un terme peu élogieux qui correspond assez bien au français « péquenot »). Cette musique se faisait avec des instruments de fortune : boîtes à fromage tendues de cordes – ancêtres du banjo – et cuillères en guises de maracas.

Winthrop a un fils de dix ans qui est bien gentil mais trisomique… Il ne saura jamais à quel point il est riche !


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Winthtrop Junior est à gauche. Près de lui, ses deux demi-frères, Winthrop Senior ayant épousé une veuve qui avait déjà deux fils. Derrière : le gâteau d'anniversaire.
Remarquer les tenues simples. A New York, les Rockefeller auraient exigé queues de pie et robes du soir.

30.10.2007

Little Rock III

Les Français, qui se délectent de tout ce qui va mal chez les Américains, apprendront avec plaisir que ce paysage n’est pas complètement idyllique. Little Rock se trouve, en effet, à la latitude de Casablanca. Du point de vue des températures, c’est à peu près la même chose ; mais, à cause de la présence de l’immense Mississipi, l’humidité reste à des taux assez élevés. Résultat : une végétation exubérante. Les essences ressemblent aux nôtres mais ce ne sont pas les nôtres. Les oiseaux sont partout, un peu comme ils l’étaient en France il y a une cinquantaine d’années. On trouve des pics-verts, des cardinaux (petits oiseaux rouge vif avec une longue queue) des colibris bleutés qui vibrent devant les fleurs, et aussi des sortes de rouge-gorge deux fois gros comme les nôtres. Le concert des oiseaux juste avant l’aube est impressionnant ! Dès que l’on quitte la ville, on repère également des vautours et des aigles.

Malheureusement, cette prolifération animale s’applique également aux ratons laveurs, renards, coyotes et opossums qui, si on ne prend pas quelques précautions élémentaires, font des ravages dans les poubelles. Les daims, eux, font des ravages dans les jardins. Moins embêtants – et agressifs seulement si on les attaque – les tatous, qui possèdent la spécialité de se faire écraser sur les routes, la nuit. Autres candidats aux accidents de la route : les tortues, qui pullulent. Les carcasses écrasées sont rapidement nettoyées par des vautours qui se font parfois écraser eux-mêmes, tant ils sont absorbés par leur tâche. Une belle marmelade ! Dans les forêts, il faut ajouter les loups, les sangliers, les couguars et les ours, sans compter mouffettes, écureuils, lièvres et lapins dont la présence est universelle. Plus au sud, dans les bayous, on fait la connaissance des alligators. Cette vie animale omniprésente évoque, pour moi, l’Europe du XVII° siècle et les fables de La Fontaine. Elle explique aussi pourquoi il serait suicidaire de se promener à pied dans les montagnes et autres espaces non réservés à l’agriculture sans une bonne arme à feu. En fait, les plus dangereux de tous ces animaux ne sont pas les animaux vraiment sauvages car ils ont plutôt tendance à éviter la confrontation. Le vrai danger vient des bandes de chiens, anciennement domestiqués et retournés à la vie sauvage. Ils attaquent immédiatement. Les ours sont également très dangereux. Ils ne s’attaquent pas directement à l’homme : il cherchent à déchirer les besaces et les poches des promeneurs dans l’espoir d’y trouver de la nourriture.

Descendons d’un cran dans la hiérarchie animale : les serpents. En ville, il est conseillé de ne pas toucher aux buissons quand la température s’élève à plus de 25° (ce qui est fréquent), de toujours ratisser les feuilles avant qu’elles forment une couverture de camouflage, et de tondre les pelouses au plus ras. En fait, comme les gens se sont, dans l’ensemble, bien adaptés, les accidents sont très rares, et ce d’autant plus que beaucoup d’espèces de serpents ne sont PAS venimeuses mais… ce n’est pas écrit sur leur tête ! La plupart des serpents venimeux sont des inhibiteurs de muscles. Cela donne généralement le temps d’aller soi-même à l’hôpital, à condition de rester calme. Une minorité de serpents sont inhibiteurs de nerfs. Dans ce cas, il vaut mieux attendre l’arrivée de l’ambulance. Tous les hôpitaux ont une réserve de sérums adaptée à chaque espèce de serpent.

En descendant encore d’un cran, on trouve les insectes. Ils pullulent mais font, bien sûr, le bonheur des oiseaux. La plupart sont inoffensifs mais il y a des guêpes, petites et grosses, et aussi des frelons d’une espèce bien particulière et qu’il faut toujours tuer avec une bombe insecticide, jamais avec une tapette ou un journal car alors ils relâchent un phéromone qui attire le reste du nid et on se fait attaquer par une quinzaine de frelons en même temps. Pas drôle du tout. Le vrai combat anti-insecte se passe dans les maisons : cafards et termites. Là encore, et de même que les Canadiens se sont bien adaptés aux intempéries de l’hiver, les Américains du sud-est sont bien adaptés aux luttes anti-cafards et anti-termites. Seuls les gens qui ne prennent pas leurs précautions en souffrent. Il y a aussi de minuscules mouches qui pondent des œufs également minuscules – invisibles, en fait – dans le riz, la farine etc. On entrepose ces produits dans des bocaux bien scellés ; autrement, on risque de les retrouver grouillant de petits asticots… C’est le même problème dans tous les pays chauds. Quant aux abeilles tueuses, on en a trouvé dans le sud de l’Arkansas mais il va sans dire que dès qu’un nid est repéré, il est détruit.

Le quartier où habite Iñes est calme et, bien sûr, verdoyant : certaines personnes y résident depuis une trentaine d’années. Population sans prétention. Ce n’est ni un quartier pauvre ni un “beau quartier”. La réputation qu’ont les Américains de prendre la voiture pour tout et de ne jamais marcher est peut-être en train de s’effriter. Nous en avons vu plusieurs, surtout des “vieux” comme nous, se balader dans les rues et s’arrêter pour papoter avec les gens qui taillent leur haie ou lavent leur voiture. Les jeunes sont au travail, je suppose. Il existe également un mouvement très populaire : « America on the Move » qui encourage les gens à marcher.

Iñes elle-même est beaucoup plus heureuse qu’en appartement. Elle fait plaisir à voir. Le petit Évariste est un bébé étonnant : de grands yeux bruns, vifs, éveillés et toujours en train d’observer quelque chose. Bon caractère aussi. Sourire facile. Olivier est un papa remarquable : il change les couches, joue avec Évariste avec enthousiasme et sans mignardise… Je n’ai jamais pu être comme cela et je sens qu’aujourd’hui encore je ne le pourrais pas. L’éducation que j’ai reçue a été si glacée qu’alors même que je la réprouve, j’en suis encore le prisonnier.


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Bibliothèque Clinton de nos jours.

29.10.2007

Little Rock II

Deux heures et demie d’attente puis, toujours avec Delta, un vol d’une heure pour Little Rock. Iñes, Olivier et Évariste nous attendaient. Sympa. Heureuses retrouvailles. Location de voiture : une Pontiac Vibe ; douce, silencieuse, un vrai délice. L’essence est à 50¢ le litre ! …Et les gens se plaignent, bien entendu, regrettant l’époque où elle était à 25¢ ! Cette augmentation du prix de l’essence a tout de même eu de bonnes conséquences : les grosses voitures se font plus rares. Maintenant, ce sont souvent les mêmes modèles qu’en Europe avec des finitions et des appellations différentes. C’est ainsi que notre Pontiac Vibe est, en fait, à quelques détails près, une Opel Zafira.

Le pavillon d’Iñes est superbe. Trois chambres, quatre si on compte celle qui a été transformée en bureau pour les ordinateurs. Chauffage central, bien entendu, mais aussi clim, doublée d’un système ingénieux qui détecte si la température extérieure tombe en-dessous de celle pour laquelle la clim a été réglée. À ce moment-là, la clim proprement dite s’arrête et des ventilateurs aspirent l’air extérieur et rejettent l’air intérieur. Cela permet d’économiser de l’électricité. Il y a une très belle cuisine, fort bien équipée, une salle de bain évidemment, deux toilettes et une buanderie. La maison, construite en 1950, est saine et solide. Dans la salle de bain, il y a, incorporé dans le mur, un amour de petit chauffage à gaz (qui ne fonctionne plus) et qui a été laissé là comme un hommage aux années 50. Quand Iñes a aménagé, elle a trouvé que les anciens propriétaires avaient laissé un frigo/congel, une cuisinière à gaz et un lave-vaisselle, le tout en parfait état. Elle a apporté son micro-ondes et n’a eu à acheter que la machine à laver et le sèche-linge.

Le jardin qui donne sur la rue est une simple pelouse sans clôture, comme cela se fait beaucoup aux États-Unis. Les maisons, posées sur ces pelouses, donnent une impression de calme, d’espace et de verdure qui me plaît énormément. Les jardins à l’arrière des maisons sont clos et plus privés, plus personnels aussi, selon que l’on a à faire à des jardiniers, des familles nombreuses, des propriétaires de chiens etc..

Inconvénients de la maison : elle n’a pas de double vitrage, mais, à la longue, cela devrait pouvoir s’arranger. Autre inconvénient : la nuit, on entend les trains qui passent au loin. Parfois aussi, des chiens du voisinage se mettent à aboyer. Là encore, le double vitrage devrait améliorer la situation. Cette maison, Iñes l’a achetée en 2003 pour $59000, c’est-à-dire, en gros, €50000. Si l’immobilier est au même prix qu’en France dans les grandes villes, il s’effondre dès qu’on en sort. Little Rock n’est pas une "grande" ville : 300000 habitants, mais tout de même…


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La maison d'Ines

28.10.2007

Bibliothèque Clinton

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Bibliothèque Clinton en construction en 2004. Les présidents ont tous leur bibliothèque. Ce sont les archives de leur mandat. A l'exception des document "secret défense" tout y est, jour par jour, heure par heure, y compris les moment intimes les plus controversés comme la liaison de Bill avec Monica.

Bill Clinton a été gouverneur (c'est à dire président) de l'Arkansas pendant 17 ans, puis président des Etats-Unis pendant huit ans (mandat renouvelé). En tant que gouverneur, il a continué l'oeuvre de son prédécesseur, Winthrop Rockefeller, dans les domaines de la déségrégation, de l'économie et de l'éducation. L'Arkansas possède maintenant l'un des meilleurs systèmes scolaires du pays, un "Teaching Hospital" (c'est à dire, un CHU) à réputation mondiale dans les domaines pulmonaires et cardiaques et, à Arkadelphia, une université spécialisée dans la recherche de la survie spatiale pour les astronautes. Bill a aussi équilibré le budget de l'Arkansas.

En tant que président, il a réussi à éponger la dette intérieure des Etats-Unis (dette qui est revenue depuis).

Little Rock I

Notre avion pour Atlanta était à l’heure. C’était un Boing 767. Deux moteurs. Assez silencieux. Repas très corrects. Nous avons atterri à Atlanta 8h plus tard. Là, tout a marché comme sur des roulettes : immigration, récupération des bagages en un temps record, douanes au pas de course par le passage “Rien à déclarer”. L’aéroport d’Atlanta est immense, ce qui fait qu’il ne semble jamais envahi par la foule. Les sections des vols intérieurs étaient plus peuplées que les autres mais toujours très décontractées. L’aéroport est divisé en 5 sections séparées les unes des autres par environ un kilomètre, chaque section comprenant une cinquantaine de salles d’attente. Un train électrique sans conducteur fait constamment le tour des 5 sections. J’ai parlé à des Européens qui, la première fois, s’étaient dit : “Je vais aller à pied, cela va me dégourdir les jambes”. Les autres passagers les avaient regardés avec des yeux ronds. Au bout d’un bon quart d’heure, nos audacieux avaient compris !

27.10.2007

Ancien pont de chemin de fer sur l'Arkansas

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Pour laisser passer les péniches, ce pont, maintenant toujours levé, se haussait et se rabaissait au moyen de deux machines à vapeur situées dans les colonnes principales.

Encore Esther

Nous étudiions El Desdichado de Gérard de Nerval en formule Bac blanc. L’une des questions était : “Quels sont les vers que vous préférez et qu’évoquent-ils pour vous ?” Elle a immédiatement choisi : “Ma seule étoile est morte et mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie.”

Deuxième question : “qu’évoquent ces vers pour vous ?” Réponse d'Esther : “Ma mère, que j’adore mais qui ne m’a jamais aimée. Pour moi, cette étoile est à la fois vivante et morte.” Et je vis une grosse larme rouler sur sa joue.

26.10.2007

Dissertation

12 décembre 2003

Esther était très dure, au début. Elle pensait que le monde entier n’agissait que pour lui nuire. Elle m’a dit, assez agressivement, qu’elle travaillait pendant les cours mais qu’elle refusait catégoriquement de travailler en dehors des cours : une bonne recette pour aller droit à l’échec.

Quand elle m’a dit qu’après son bac elle voulait faire une école du cirque, je lui ai répondu qu’il n’y avait pas de mal à cela, et son attitude a changé. Tout ce qu’elle voulait, c’était un peu d’approbation. Son père est un boulanger-pâtissier plein de talent pour son métier mais mal dégrossi. Comme presque tous ceux de sa profession, il travaille trop et cela le tue. La mère est une jolie petite pimbêche égoïste et pètesec. Au magasin, elle n’est polie que par conscience professionnelle. On voit tout de suite que cela ne lui vient pas naturellement. La bouche sourit ; les yeux restent de glace.

Esther aime ses parents, pourtant. Dans une discussion sur l’infidélité (Madame Bovary) elle m’a dit qu’elle serait bouleversée si elle apprenait que son père ou sa mère avait une aventure. Ce qui lui manque, c’est le coup de pouce de l’approbation de temps en temps. Elle travaille entre les cours maintenant. Ses notes remontent. Elle s’est enthousiasmée pour le Don Juan de Molière. Je lui ai demandé si mes cours lui étaient utiles. Elle m’a répondu : “Je me sens moins nulle.” J’ai été très ému par la profondeur inconsciente de cette remarque.

Lui ayant corrigé sa première dissertation, j’avais mis, sans y penser, des petites marques dans la marge en face des phrases qui étaient particulièrement bonnes. Malgré mon horreur du franglais, je les avais appelées des “ticks” car ce symbole n’a pas vraiment de nom en français. On peut dire « cocher » on ne peut pas dire « une coche ». A la fin du cours, elle s’est précipitée, les yeux brillants, vers sa mère en lui montrant sa copie : “Regarde : il m’a mis des ticks !” La mère n’a pas compris et a regardé sa fille avec des yeux de poisson mort. Quel désert d’indifférence faut-il avoir traversé pour, à dix-huit ans, se réjouir ainsi d’une si petite chose ! Mais un compliment, si modeste soit-il, n’est peut-être jamais une petite chose. J’étais bien prêt de détester cette jeune fille quand j’ai commencé à l’aider. Maintenant, je l’aime beaucoup.

Une chose qui m’a scandalisé, c’est qu’elle n’avait jamais fait de dissertation en Seconde. Elle est en Première et la dissert aux “ticks” était sa toute première. Au lycée, on lui en a finalement demandé d’en pondre une sans préparation aucune sur… Platon ! L’examen étant en mai ou début juin, on donne donc aux élèves un peu plus de deux trimestres pour maîtriser l’art de la dissertation ! Et l’on s’étonne, après cela, qu’ils soient nuls ! Son prof a pris pour thème général de l’année : l’apologie. Il emploie des termes tellement obscurs que je dois les rechercher dans le dictionnaire. Il fait de l’esbroufe au lieu d’appliquer tout bonnement un programme qui est passionnant en lui-même sans qu’on cherche à le compliquer d’une façon aussi inutile que stérile. Autre sujet d’inquiétude : sur la liste des auteurs qu’il a choisis pour cette année scolaire, il n’y a aucun écrivain du XVIII° siècle. Par contre, il insère du Platon et du George Orwell : auteurs fascinants, certes – et dont on ne peut que recommander la lecture – mais qui ne trouvent pas leur place dans un cursus de Bac de français. Je ne dis pas cela par rigidité intellectuelle, comme pourrait le faire un fonctionnaire, mais simplement parce que le programme de français est déjà beaucoup trop chargé comme cela. Laissons donc Platon à l’année de Philo et George Orwell aux programmes du prof d’anglais.

25.10.2007

La Saint Crépin

Fin du discours de Henry V à ses troupes au matin de la bataille d'Azincourt. Tiré de Henry V de William Shakespeare.

"Nous sommes si peu nombreux ! Mais quelle chance ! Nous sommes une fratrie car celui qui versera son sang avec moi aujourd’hui sera mon frère, quelle que soit la bassesse de sa condition.
Les nobles d'Angleterre qui sont encore au lit en ce moment ne se pardonneront jamais de n’être pas ici. Ils se jugeront comme des sous-hommes dès qu'une personne mentionnera qu’elle s’est battue à nos côtés en cette journée de Saint Crépin !"

25 octobre

C’est la Saint Crépin. C’est le jour de la défaite ou de la victoire d’Azincourt. Ça dépend du point de vue. C’est aussi la date à laquelle on pourrait, pour simplifier les choses à l’extrême, marquer l’acte de naissance du nationalisme.

Le fait que Henry V ait ordonné le massacre de 5000 prisonniers français est un tournant dans l’Histoire de France. Cela ne s’était jamais vu et surtout jamais fait. Les soldats anglais, scandalisés, traumatisés, pleuraient à chaudes larmes en exécutant les ordres. On les avait forcés à devenir des criminels. Profondément religieux, ils en étaient conscients.

Henry V était le premier roi anglais à ne pas avoir été élevé dans la langue et la culture française. On peut supposer que ses prédécesseurs avaient répugné à massacrer des soldats culturellement si proches d’eux. Par contraste, Richard 1er n’avait pas hésité, lui, à faire massacrer des prisonniers arabes pendant sa croisade. Comment nous auraient traité les Nazis si, en 1940, les Français avaient été germanophone ? On ne peut que spéculer.

Le massacre des prisonniers français amorça un tournant dans les mentalités. Le sac d’une partie du Calvados et de la Flandre y contribua également. De plus en plus de seigneurs et de bourgeois commencèrent à se sentir Français avant de se sentir sujets du roi Charles VI puis de Charles VII. La notion de loyauté se déplaçait. Elle passait lentement de l’homme au territoire.

Peu importait aux paysans de savoir qui les opprimait. Pendant la Guerre de Cent ans, lorsque le guetteur perché dans le clocher hurlait : « Soldats, soldats ! » il ne disait pas « soldats anglais » ou « soldats français » mais simplement « soldats ». Ils étaient tous odieux et cruels. L’intendance n’existait pas : il fallait se débrouiller sur le terrain. Tous les moyens étaient bons, y compris évidemment le viol et la torture.

Parmi les classes moyennes et dirigeantes, par contre, savoir qui vous gouvernait ou vous possédait était en train de devenir important. On avait envie de pouvoir choisir. La loyauté au chef devenait moins automatique. Plus le temps passait, plus on se sentait Français (ou Anglais) et moins on se sentait sujet de Charles VII ou de Henry VI. C’est dans cet atmosphère que Jeanne d’Arc s’est révélée comme chef de guerre. Cinquante ans plus tôt, elle n’aurait eu aucun succès.

Certes, elle voulait faire couronner Charles VII et elle y réussit mais c’était dans l’idée qu’il servirait la France. Elle ne se battait plus pour Charles VII, elle se battait pour la France. Le roi l’a bien compris et n’a pas du tout apprécié. Quand elle fut capturée il la laissa tomber comme une vieille chaussette.

La graine était plantée pourtant. Avec chaque génération, les Français se sentirent de plus en plus Français et les Anglais de plus en plus Anglais.

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