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15.12.2007
Vacances de Noël, deuxième partie
Maman est en pleurs. Pourquoi faut-il que je dise de telles conneries ? Comme si une mauvaise plaisanterie pouvait chasser une mauvaise nouvelle. Je passe mentalement les possibilités en revue : accident de voiture, drogues, cancer… Maman se mouche bruyamment :
- Elle est morte.
Encore des pleurs. Pourquoi un tel chagrin, d’ailleurs ? Nous n’étions pas si proches. Soudain elle crie avec un sanglot éraillé :
- Elle a été poignardée…poignardée une vingtaine de fois en plein Genève avec un gros couteau de cuisine.
Mes jambes, soudain, ont peine à me soutenir. Je glisse sur le sol, assise, le dos contre une cloison.
- Poignardée ? je répète bêtement. Mais par qui ?
Je pense à Johan, bien sûr. On dit que la plupart des meurtres de femmes sont commis par les maris ou autres partenaires. Maman renifle. Elle se mouche et se calme.
- C’est un fou, Cécilia. Un fou à lier qui ne la connaissait même pas. On l’a arrêté quelques minutes après le meurtre. Il marchait, couvert de sang, au beau milieu de la rue, le couteau à la main.
J’avale péniblement :
- Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
- Tu restes où tu es, ma chérie. J’irai te chercher au pensionnat et nous irons ensemble à East-Hampton pour l’enterrement. La famille de Béatrice est sous le choc, tu penses ! J’organise tout chez moi. La maison est assez grande, non ?
- D’accord. Au revoir, Maman. À demain.
Quatre ou cinq filles se sont arrêtées autour de moi. Je sens qu’elles me regardent mais ma vision est embrumée : je ne les reconnais même pas. L’une d’elles, avec douceur, prend le téléphone que je tiens encore à la main et le raccroche. Des larmes, sans contrôle, descendent sur mes joues. Poignardée ! En Suisse ! C’est trop absurde ! Cela semblerait moins obscène à Cleveland ou Fresno. Quelqu’un m’essuie le visage avec un mouchoir en papier. J’essaie de sourire et de dire “merci” mais un énorme spasme me secoue le corps et mon petit déjeuner atterrit sur le sol. J’entends des voix : “Ne t’inquiète pas pour ça : on nettoiera. Viens te recoucher. On va t’aider.”
L’école est vide maintenant. Dehors, un faible soleil commence à faire fondre la neige. Des feuilles mortes, sales, noires et humides, se retournent péniblement sous les coups de vent qui, de temps en temps, vont tourbillonner sur le parc à voitures désert, juste devant le bâtiment. Je me promène sans hâte dans les couloirs qui semblent résonner au moindre bruit. On m’a autorisée à rester un jour de plus. J’irai aux cuisines à l’heure des repas et on me donnera quelque chose, paraît-il. Je me sens seule, si seule ! J’essaie de regarder la télé mais, au bout de cinq minutes, j’ai envie de hurler. Je me rhabille chaudement et je ressors. Par contraste avec ce matin, l’air semble presque tiède. Je fais le tour du campus en empruntant les allées cimentées qui serpentent entre les arbres nus, prudemment toutefois car il reste des plaques de glace.
Poignardée ! À vingt et un ans ! Poignardée par un fou ! Je dois arrêter d’y penser ou je vais devenir folle moi-même. Je regagne les dortoirs : étrange monde, mort et silencieux comme celui d’une épave. Monde olfactif cependant : draps empilés dans un coin, matelas aérés, parfums, savons, maquillage… Chaque chambre possède sa propre senteur, son propre style : affiches de vedettes de cinéma, mobiles attachés au plafond, une pantoufle orpheline laissée au milieu de la pièce, un peigne sur le rebord d’une fenêtre et partout des poubelles, des corbeilles à papier pleines de revues, de boîtes de Coca-Cola écrasées, de vieilles chaussettes et autres objets plutôt suspects… J’entends, au loin, la petite armée des femmes de ménage qui approche en riant et en parlant fort.
Je pense à Sonia qui doit déjà être aux Bermudes, Anna sur les pistes d’Aspen, d’autres encore qui arrivées chez elles, sont avec leurs parents, ont retrouvé le chien, les amies de la région, et s’apprêtent à passer Noël dans une chaude et joyeuse atmosphère familiale. Moi, je reste ici jusqu’à demain et j’attends la voiture que Maman aura louée à l’aéroport. Je m’apprête à passer Noël à East-Hampton.
East-Hampton en hiver… pas très folichon mais bien adapté aux circonstances du moment : maisons immenses, presque-châteaux, mais châteaux de bois dont les sombres silhouettes éléphantesques se suivent en caravane le long des dunes, arbustes squelettiques, végétation pélagienne vert pâle et bien décidée à survivre, grandes étendues de sable maculées de varech sur lesquelles viennent s’échouer des limules cauchemardesques, mer grise ou brune, moutonneuse, agressive, miaulements du vent dans les toits, les abris de piscine ou les fils électriques, voix spectrales à vous donner la chair de poule, une grande beauté sauvage tout de même, un vigoureux nettoyage de l’âme et des poumons.
On ne me laisse guère le temps d’en profiter car me voilà à Kennedy, attendant Johan et léchant une glace au caramel. Je tourne distraitement les pages d’un Cosmopolitan abandonné sur un siège. Non mais, franchement, qu’est-ce que je fais ici, qu’est-ce que je FOUS ici ? Tout le monde a été très gentil et, comme d’habitude, je suis tombée dans le piège. Merde, alors ! Je n’ai mon permis que depuis deux mois et on m’envoie d’East-Hampton à Kennedy, toute seule, en plein hiver. Et quel genre de voiture on me donne ? Une Bentley. Je ne sais même pas à qui elle appartient. Maman m’a mis de force les clefs entre les mains. Je suis si petite que, même avec le siège en position haute, j’ai l’impression qu’il me faudrait un périscope. On doit, en voyant passer la voiture, la prendre pour une voiture téléguidée.
La vérité, bien sûr, c’est que tout le monde est déjà tellement imbibé d’alcool que personne ne voudrait se risquer sur la route, surtout à cette époque de l’année. Il doit y avoir près de cinquante invités chez ma mère. Il y a des voitures partout, même là où on ne devrait pas en mettre. Il fait plus froid qu’hier et on nous annonce de la neige. Le corps de Béatrice arrive dans la nuit.
Ah ! Voilà Johan, j’en suis presque sûre. Je lui demande si c’est bien lui et il confirme que c’est bien lui. Nous échangeons quelques phrases banales, genre : “Tu as fait bon voyage ?” Il n’a pas l’air trop triste et regarde autour de lui avec curiosité. C’est la première fois qu’il vient aux Etats-Unis, me dit-il. Il est dix-huit heures et il fait aussi noir qu’en pleine nuit. On se dirige vers le parking numéro trois et on serpente entre les voitures. Nous sommes entourés d’une lumière jaunâtre, rougeâtre, maladive, laineuse. Les nuages bas, ventrus et menaçants, sont de la même couleur.
Soudain je vois une bande de jeunes qui se dirige vers nous. Instinctivement, je laisse tomber mes clefs et les pousse du pied sous une voiture. Les voyous nous rattrapent. J’ai tout juste le temps de voir Johan s’enfuir avec ses valises avant de me retrouver, à plat ventre contre le ciment, les deux bras douloureusement tordus derrière le dos, le nez enfoncé dans une traînée de neige sale. Je sombre, je coule, je me noie dans un monde orange et hypnotique, orchestré du grondement des quadriréacteurs. J’arrête de penser. Je deviens catatonique. On me fouille. À part quelques dollars, je n’ai rien sur moi, absolument rien, pas même une montre, pas même un bijou fantaisie. Je sens qu’on tire mon jean et mon slip vers mes chevilles. Un doigt me pénètre brutalement. Je hurle. J’entends des ricanements… puis on me relâche… puis plus rien, plus personne. Mes agresseurs se sont évaporés. Le cul à l’air, je me relève. Je me rhabille. J’ai mal… je saigne…
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Commentaires
Bonsoir,
Il s'en passe des choses dans les parkings d'aéroports US. C'est du même tonneau que le premier épisode, dense et prenant. Un peu plus difficile de situer les lieux pour quelqu'un qui ne serait jamais allé aux States .
Encore une coupure parfaite
Salut du grillon
Ecrit par : christian | 15.12.2007


