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18.12.2007
Vacances de Noël : fin
Pleurant de douleur et de rage, je vais récupérer mes clefs. Johan revient vers moi, encadré de deux agents de sécurité. Je pointe le doigt vers lui et crie :
- Toi, je te retiens !
- Ne lui en voulez pas, mademoiselle, dit l’un des gardes. Il a bien fait. S’il avait joué au chevalier servant il serait peut-être mort à l’heure qu’il est.
- On vous raccompagne à votre voiture ? propose l’autre garde qui a le tort d’ajouter : au fond, vous avez eu de la chance.
Tu parles ! Encore un peu plus de chance et je me retrouvais au cimetière, avec Béatrice.
Sur le chemin du retour, l’atmosphère est plutôt tendue dans la bagnole. Johan se tait, sagement. Je n’encourage pas la conversation. Enfin nous arrivons. Je pousse Johan devant moi. On l’entoure, on s’apitoie sur lui, il fond en larmes, on lui donne un whisky, il l’avale d’un trait, on lui en verse un autre. Moi, je n’existe plus. Pas un “Merci” ou un “T’as eu du mal à le trouver ?” Rien.
Je téléphone au médecin de ma mère bien qu’il soit presque vingt-deux heures. Il me dit de venir à son cabinet dans la matinée. Je deviens hystérique. Il s’adoucit et accepte de me voir. Je reprends la Bentley sans demander la permission à qui que ce soit. J’arrive chez le docteur. Il me calme, m’ausculte, m’explore, me nettoie et m’injecte quelque chose de froid dans le vagin puis il me donne une serviette hygiénique, un antibiotique et me renvoie en me faisant lui promettre de ne pas boire d’alcool pendant toute la durée du traitement.
À la maison, le bruit est assourdissant. Je ne me sens pas bien, j’ai la tête qui tourne. La fumée et les odeurs de gin et de bourbon me donnent envie de vomir, même si je n’ai rien mangé depuis midi, à l’exception d’une glace à l’aéroport. Je ne reconnais pratiquement personne.
- Et qui êtes-vous, jolie demoiselle ? me demande un vieillard ventru aux yeux chassieux.
- Cécilia.
- Cécilia ! (il rugit en agitant son cigare) Ça alors ! La dernière fois que je t’ai vue, tu n’étais pas plus haute que ça. Je parie qu’il y a un garçon quelque part qui sait apprécier les bonnes choses quand il… euh…enfin quand il…
Il est pris d’une toux grasse. Je me hausse sur la pointe des pieds pour voir si Papa est ici. Il doit y être mais je ne le vois pas. Tant pis, je monte me coucher : je tombe de sommeil. J’attrape une bouteille de Perrier au passage. Je trouve trois garçons dans ma chambre : deux sur le lit et un sur le plancher. Je redescends, furieuse. Je trouve Maman.
- Désolée, ma chérie, elle articule lentement, la voix pâteuse, mais la maison est pleine. On a mis les jeunes ensemble. S’il n’y avait qu’un garçon je m’inquiéterais bien un peu mais avec trois tu ne risques rien. La moindre incorrection de leur part et tu viens me trouver. J’irai les engueuler.
Je n’en peux plus. J’abandonne la partie. Je remonte. Je pousse les deux garçons hors du lit. Ils tombent sur le tapis où ils vont rejoindre le troisième. À peine se réveillent-ils. Ils grognent un peu et se rendorment immédiatement. Je me glisse sous les couvertures, toute habillée.
Au petit matin, la pièce sent le vomi. J’ouvre la fenêtre. Il fait moins dix dehors. Je sors de la chambre et claque la porte. J’entends les garçons qui se disputent, chacun accusant les deux autres d’avoir ouvert la fenêtre. Je passe aux toilettes où j’en profite pour changer ma serviette hygiénique, puis je descends au rez-de-chaussée. Je meurs de faim : c’est sûrement bon signe.
En chemin, je tombe sur Johan qui, rasoir électrique à la main, hante les couloirs comme le ferait un fantôme en pyjama.
- Toutes les salles de bain sont prises, gémit-il.
Je l’entraîne à la cuisine où je lui sers une tasse de café. Je verse des céréales dans une assiette creuse et j’y ajoute du lait froid et de la confiture de fraise. Johan et moi sommes assis face à face. Deux bonniches viennent nous rejoindre.
- Tu sais pourquoi j’étais en Hollande quand Béatrice a été assassinée ? il demande.
- Aucune idée.
- J’étais allé lui acheter un anneau de mariage.
Il recommence à chialer. J’ai envie de lui dire : “Pourquoi ? Ils n’ont pas de bijoutiers en Suisse ?” mais je me retiens. Je n’ai vraiment pas envie d’écouter une longue explication. L’une des bonniches me tend un croissant. Je l’accepte et l’ajoute à mes céréales.
C’est une belle journée, froide, claire, propre et ensoleillée. Il a neigé pendant la nuit et on entend le bourdonnement des chasse-neige, quelque part. Le corps de Béatrice a dû arriver et nous attend à la chapelle ardente. Il est temps de se laver, de s’habiller… mais je ne laverai pas… pas avant la fin de l’enterrement, en tous cas, pas avant que tout le monde soit parti… et je ne m’habillerai certainement pas non plus. Je ne me joindrai pas à cette foule en costumes sombres, dodelinant dans l’église, combattant vaillamment le sommeil et la gueule de bois tout en exsudant des odeurs de tissus neuf, de parfums hors de prix et de rots alcoolisés.
- Maman – je fantasme – est-ce que je peux emprunter la Bentley ?
- Bien sûr, ma chérie.
Je fais apparaître un petit ami idéal : un jeune homme doux, intelligent, avec un bon sens de l’humour, et qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Douglas. Je vais chez lui et il monte dans la voiture. Je lui dis :
- On va à Stowe ?
- Mais je n’aime pas faire du ski.
- Moi non plus. On va simplement passer une semaine ensemble à l’Hôtel du Col, tu sais, celui qui a un si bon restaurant français. Et quand on sera fatigué de faire l’amour, on ira se promener comme deux tourtereaux du siècle dernier, la main dans la main, admirant le paysage.
- Rien que nous deux ? Cécilia, ça c’est formidable. Non, c’est toi qui es formidable. Je t’adore.
Douglas s’évanouit. Mon fantasme s’écroule. Je suis dans la cuisine. Johan a disparu. Il a dû se trouver une salle de bain. Les bonnes sont toujours là, souriant, riant, parlant gentiment, se servant une deuxième tasse de café, m’en offrant une, que j’accepte. J’envie leur dignité.
Comme un bernard-l’ermite enlevé de sa coquille et mourant d’envie d’y retourner, je ne pense plus qu’à une chose : mon pensionnat, le dortoir, les amies… Et nous ne sommes qu’au début des vacances de Noël !
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