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31.12.2007
Education
Tout le monde se plaint du fait que les jeunes ne savent plus ni lire, ni écrire, ni s’exprimer. On blâme l’école et on a raison. Il ne faut pas confondre « l’école » et « les profs ». Les profs sont les fantassins de l’école. Ce ne sont pas eux qui gagnent ou qui perdent les batailles : les vrais gagnants et les vrais perdants, ce sont les généraux ; des généraux qui, de décennie en décennies se révèlent de plus en plus incapables.
La situation dans les collèges est pire que dans les lycées car, de la sixième à la troisième, la présence scolaire est obligatoire. Il suffit de quelques voyous pour faire échouer toute une classe. C’est là que les généraux font preuve d’à peu près autant de courage qu’ont su en montrer Bazaine, Darlan ou Weygand. Ce courage consisterait à retirer des classes ceux qui ne veulent pas apprendre et qui, dans la foulée, empêchent les autres élèves d’apprendre.
On lève les bras au ciel, surtout si on est de gauche ; on feint l’horreur. « Mais que faire de ces élèves-là ? » On accuse ceux qui proposent cela de vouloir revenir aux maisons de corrections ou aux enfants de troupe, style « Allons z’enfants ». On ne songe pas un instant à respecter ce mot dont on se gargarise en l’appliquant si peu : Liberté. Condamner des élèves studieux à l’échec à cause de la présence de quelques voyous dans la même classe, ne représente pas une très haute idée du concept de liberté. Ce n’est que la liberté du Mal contre celle du Bien.
À cela, on oppose immédiatement trois objections. D’ailleurs, en France, on s’oppose toujours à tout : immobilisme des syndicats oblige.
Première objection : « Où trouvera-t-on des profs qui accepteront de se coltiner à la racaille ? » La réponse est surprenante : on en trouve. Le nombre de profs qui sont à la fois capables et volontaires pour se dévouer à l’éducation des rebelles est impressionnant. Par expérience personnelle, je dirais 2%. C’est énorme lorsque l’on considère que, même dans les banlieues dites difficiles, c’est toujours une minorité d’élèves qui sème le bordel. La majorité, sans être composée de petits anges, aime apprendre et veut apprendre. Le plus souvent, ils en sont, dans un premier temps, empêchés par les voyous puis, dans un deuxième temps, ils se joignent à eux sous la pression du groupe.
Deuxième objection : « que leur apprendre ? » Réponse : ce qu’ils veulent, à condition unique qu’ils apprennent vraiment quelque chose. Oui, cela peut être le foot ou le basket mais souvent ce seront aussi des activités manuelles menant à un métier.
Troisième objection : « Mais ils seront défavorisés par rapport aux autres ! » Pas du tout. Certains, les plus irréductibles, n’apprendront rien, c’est vrai ; mais leur but, en entrant au collège était déjà de ne rien apprendre et, en plus, d’empêcher les autres d’apprendre. Aucune différence pour eux mais une grande différence pour leurs camarades. Il faut tout de même penser aussi aux bons élèves, que diable ! D’ailleurs, pour la plupart des mauvais élèves, apprendre quelque chose qu’ils aiment mène presque toujours à vouloir reprendre des études plus conventionnelles. Pour ceux qui se repentent plus tard – et il y en a beaucoup – il faudrait, bien sûr, pouvoir offrir des cours pour jeunes (et moins jeunes) adultes.
Le meilleur gage de succès de ce programme, c’est que lorsqu’on n’est pas obligé de faire quelque chose, on veut le faire. Si la présence au collège, dans les conditions présentes, n'était pas obligatoire, on se bousculerait aux portes. Ferait-on de l’alpinisme, du cheval, du cross-country ou du ski de fond si on nous y obligeait ?
Tout cela, c’est la responsabilité des généraux au niveau gouvernemental. Il y a, hélas, une autre couche de généraux : les syndicalistes. Pour eux, la situation se résume à : plus de « moyens » comme ils disent et moins de travail. Ils réclament le loisir et la possibilité de manipuler les jeunes pour que ces derniers fassent élire un gouvernement de gauche et donnent encore plus de pouvoirs aux syndicalistes. Des élèves qui ne savent ni lire ni écrire ? Peu importe. Des profs qui se font attaquer ? Aucune importance. D’autres qui se suicident ? Bon débarras ! On « fait du social » ou on n’en fait pas.
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30.12.2007
Chögyam Trungpa
Chögyam Trungpa est, semble-t-il, le plus occidental des maîtres tibétains. Résident au Canada, il s’habille le plus souvent à l’occidentale : complet veston, chemise blanche et cravate. Lors d’une visite en Écosse, il est arrivé en kilt. C’est un personnage enjoué, au sens de l’humour développé. Il est très écouté en Occident.
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Donnant-donnant
“L’homme est né libre mais partout il est dans les chaînes” disait (peu ou prou) Jean-Jacques Rousseau. On pourrait le paraphraser en disant : “L’homme est né riche mais partout il se croit pauvre”.
Plus on donne, plus on est riche (je ne parle pas d’argent, bien sûr). Plus on accapare, plus on est pauvre.
Chögyam Trungpa : “Arrêtons de considérer que les autres nous pompent notre énergie. Ils nous rechargent en énergie dès lors que, dans la relation que nous établissons avec eux, nous reconnaissons notre richesse et la leur…/… Il ne s’agit pas de donner quelque chose à quelqu’un, mais bien plutôt de lâcher prise sur les exigences et les critères fondamentaux de ces exigences…/… On n’a pas besoin d’assurer son terrain. On s’ouvre. On ne considère plus que telle ou telle chose doive être acceptée ou rejetée. Il n’y a plus ni ennemi à vaincre ni but à atteindre. On cesse d’être obsédé par l’accumulation ou par le don. Il n’y a plus ni espoir ni crainte. Nous acquérons la capacité de voir les situations telles qu’elles sont”.
Cela ne veut pas dire, j’en suis persuadé, que l’on doive rechercher la compagnie de gens brutaux, sournois, arrogants et manipulateurs. On peut leur pardonner mais il n’est pas nécessaire de les fréquenter. Par contre, pourquoi rejeter ceux qui vous veulent exclusivement du bien et qui, même, vous admirent ? Pourquoi se priver d’échanger les deux richesses, la sienne et celle de l’autre, simplement parce que la réalité ne cadre pas exactement avec les exigences ? Si l’autre vous aime et ne vous veut aucun mal, pourquoi le traiter comme s’il était haineux et malfaisant ? C’est se rendre soi-même malheureux et solitaire. C’est agir d’une façon qui frise le masochisme. Pourquoi se punir soi-même, alors que la vie se charge de nous faire souffrir aux moments où nous nous y attendons le moins ? Pourquoi gâcher notre richesse intrinsèque et adopter la pauvreté du non-échange ?
Échangeons nos richesses sans nous préoccuper de ce qui cadre ou ne cadre pas avec ce que nous attendons exactement de l’autre. Nous n’en serons que plus riches tous les deux.
07:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29.12.2007
Ailleurs
Dans L’Alchimiste Paolo Coello raconte l’histoire d’un jeune Espagnol qui, recherchant le trésor de la vérité, se retrouve en Égypte où il apprend qu’un jeune Égyptien est allé rechercher le trésor de la vérité en Espagne.
La sagesse et la vérité sont partout et nulle part. Elles existent et n’existent pas.
Ayant passé de merveilleuses vacances au Sénégal, Raymonde a décidé de quitter la Normandie pour aller s’établir près de Dakar. Émigrer au Sénégal, ce n’est pas banal pour une Européenne. Elle s’est rapidement rendu compte de la raison pour laquelle ce n’est pas banal. Corruption, corruption, corruption… Bakhchich, comme on dit là-bas. Elle voulait monter un centre de culture physique pour touristes mais la Mafia, au Sénégal, ce sont les fonctionnaires. En un sens, cela simplifie les choses… On sait à qui s’adresser.
Raymonde est maintenant à Majorque où, paraît-il, son centre de “fitness” (comme on dit maintenant en franglais) marche assez bien. Trois ans plus tôt, elle avait voulu partir pour l’Italie. Où ira-t-elle ensuite ? Et pour quelles raisons ?
“Ailleurs !” Merveilleux titre de poème. Mais peut-on jamais se retrouver ailleurs, c’est à dire en dehors de soi-même ?
Ne condamnons pas trop vite cette charmante jeune femme. Qui d’entre nous n’a jamais rêvé d’être ailleurs ?
J’ai un pincement au cœur lorsque je m’imagine dans une jolie maison, sur une jolie pelouse, dans le quartier de Meadowcliff, à Little Rock, où habite ma fille.
Elle, de son côté, a un pincement au cœur quand elle se voit dans un quartier tranquille et coquet de Rapid City, South Dakota.
Cette part de rêve, faut-il la tuer comme un insecte nuisible ? Je n’ai pas la réponse.
09:05 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
28.12.2007
Rêve troublant
Je ne crois pas aux rêves. Le cerveau travaille à vide et se balade dans toutes les directions comme des atomes agités par le mouvement brownien. Pourtant, l’autre jour, j’ai rêvé que j’étais sur un terrain vague et que mon père me lançait des pierres ainsi que le font les Arabes quand ils voient un chien. Je me suis réveillé profondément troublé.
C’est vrai : je ne l’ai jamais aimé. Il était inculte, ce qu’on ne pouvait lui reprocher mais il était fier de l’être et cela, c’est impardonnable. Il était borné et têtu comme une bourrique. Il avait des qualités, bien sûr : travailleur, loyal et fiable. Il y avait chez lui des élans généreux qui faisaient bon ménage avec des sentiments profondément égoïstes, comme celui de refuser de se procurer une prothèse auditive. On ne peut pas conduire une conversation intelligente quand il faut hurler. Mon père se serait senti plus à l’aise en Espagne où un murmure ressemble à une harangue politique.
Quoi qu’il en soit, et comme c’était un homme de principes, j’avais toujours pensé qu’il m’aimait, sinon viscéralement comme la plupart des pères aiment leur fils, mais du moins par principe. Je me trompais peut-être. Mon cerveau, dans le subconscient du rêve, m’aurait-il ramené à la réalité ?
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27.12.2007
Trèfle à quatre feuilles
Un petit garçon au visage d’ange est penché sur la végétation qui borde l’allée. « Qu’est-ce que tu cherches ? », je lui demande.
« Un trèfle à quatre feuille ». Et il reste là concentré, patient comme un chat guettant une souris. Je lui souhaite bonne chance et je le fais avec d’autant plus de douleur et de sincérité que, moi aussi, j’ai cherché toute ma vie mon trèfle à quatre feuilles et ne l’ai jamais trouvé. Je ne le cherche plus, tout en sachant qu’il existe certainement quelque part.
Mon trèfle à quatre feuilles, c’est une femme mince, à la poitrine inexistante ou presque, aux cheveux courts, au sexe épilé. Elle est bisexuelle. Elle sait donc mieux que les autres femmes ce qui fait le charme des femmes puisque, comme moi, elle est attirée par les femmes. Elle m’aime passionnément, comme je l’aime : avec tendresse, sensualité, imagination, audace. Elle se perd en moi comme je me perds en elle. Elle s’intéresse à beaucoup de choses. Elle est donc, elle-même intéressante. Nous aimons bavarder, lambiner autour d’un bon petit plat, apprécier les bons vins, nous promener, prendre des photos, aller voir de beaux paysages ou des ruines impressionnantes. Serrés l’un contre l’autre, nous regardons un film à la télé. Nous sortons pour aller voir une pièce de théâtre, écouter un concert ou assister à un opéra…
Chère Quadrifolia, te trouverai-je dans une autre vie ? Que dois-je faire dans celle-ci pour te mériter ?
Appendice :
Les psychologues demandent souvent à leurs patients de dessiner des endroits ou des personnages au lieu d’en parler. Je me suis rendu compte, après avoir fait le portrait de Quadrifolia, que j’avais décrit Irène. Dix ans plus tard, est-ce encore possible ? Apparemment, elle m’a marqué à vie. Certains pensent qu’il y a, de par le monde, une personne et une seule qui soit vraiment faite pour vous. Ils n’ont peut-être pas tort.
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26.12.2007
Fossé entre les générations
Ce que nous disons à nos enfants n'est pas ce qu'ils entendent.
20:06 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Adriana Trigiani
Lecture : Adriana Trigiani : Big Cherry Holler.
Je ne connais pas le titre français. La plus grande partie du roman est écrite au présent. Le récit est à la première personne. Ces deux caractéristiques le rendent très… présent. Au début, on est un peu déçu : cela rappelle trop le journal de bord. « Aujourd’hui je suis allée à la pharmacie, j’ai rencontré untel, unetelle m’a fait telle réflexion etc. » Puis, comme l’un de ces anciens trains à vapeur qui prenaient lentement de la vitesse, le roman accélère. On s’intéresse de plus en plus aux personnages ; surtout, évidemment au personnage principal, le « je » du récit.
Avec l’épisode du voyage en Italie, on passe à la vitesse supérieure et à un véritable suspense psychologique. Fera ou ne fera-t-elle pas l’amour avec Pete ? J’ai été déçu qu’elle refuse. Même si, plus tard, elle avait regretté de l’avoir fait, cela aurait donné une charpente plus solide au roman. À la fin, la morale est sauve, ce qui est bien dommage car cela n’aurait pas le moins du monde empêché que son mariage soit, lui aussi, sauvé.
Le style est simple, mais je ne sais que trop combien de travail il faut pour acquérir un style qui semble couler sans effort.
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18.12.2007
Plage sur Long Island en hiver
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Vacances de Noël : fin
Pleurant de douleur et de rage, je vais récupérer mes clefs. Johan revient vers moi, encadré de deux agents de sécurité. Je pointe le doigt vers lui et crie :
- Toi, je te retiens !
- Ne lui en voulez pas, mademoiselle, dit l’un des gardes. Il a bien fait. S’il avait joué au chevalier servant il serait peut-être mort à l’heure qu’il est.
- On vous raccompagne à votre voiture ? propose l’autre garde qui a le tort d’ajouter : au fond, vous avez eu de la chance.
Tu parles ! Encore un peu plus de chance et je me retrouvais au cimetière, avec Béatrice.
Sur le chemin du retour, l’atmosphère est plutôt tendue dans la bagnole. Johan se tait, sagement. Je n’encourage pas la conversation. Enfin nous arrivons. Je pousse Johan devant moi. On l’entoure, on s’apitoie sur lui, il fond en larmes, on lui donne un whisky, il l’avale d’un trait, on lui en verse un autre. Moi, je n’existe plus. Pas un “Merci” ou un “T’as eu du mal à le trouver ?” Rien.
Je téléphone au médecin de ma mère bien qu’il soit presque vingt-deux heures. Il me dit de venir à son cabinet dans la matinée. Je deviens hystérique. Il s’adoucit et accepte de me voir. Je reprends la Bentley sans demander la permission à qui que ce soit. J’arrive chez le docteur. Il me calme, m’ausculte, m’explore, me nettoie et m’injecte quelque chose de froid dans le vagin puis il me donne une serviette hygiénique, un antibiotique et me renvoie en me faisant lui promettre de ne pas boire d’alcool pendant toute la durée du traitement.
À la maison, le bruit est assourdissant. Je ne me sens pas bien, j’ai la tête qui tourne. La fumée et les odeurs de gin et de bourbon me donnent envie de vomir, même si je n’ai rien mangé depuis midi, à l’exception d’une glace à l’aéroport. Je ne reconnais pratiquement personne.
- Et qui êtes-vous, jolie demoiselle ? me demande un vieillard ventru aux yeux chassieux.
- Cécilia.
- Cécilia ! (il rugit en agitant son cigare) Ça alors ! La dernière fois que je t’ai vue, tu n’étais pas plus haute que ça. Je parie qu’il y a un garçon quelque part qui sait apprécier les bonnes choses quand il… euh…enfin quand il…
Il est pris d’une toux grasse. Je me hausse sur la pointe des pieds pour voir si Papa est ici. Il doit y être mais je ne le vois pas. Tant pis, je monte me coucher : je tombe de sommeil. J’attrape une bouteille de Perrier au passage. Je trouve trois garçons dans ma chambre : deux sur le lit et un sur le plancher. Je redescends, furieuse. Je trouve Maman.
- Désolée, ma chérie, elle articule lentement, la voix pâteuse, mais la maison est pleine. On a mis les jeunes ensemble. S’il n’y avait qu’un garçon je m’inquiéterais bien un peu mais avec trois tu ne risques rien. La moindre incorrection de leur part et tu viens me trouver. J’irai les engueuler.
Je n’en peux plus. J’abandonne la partie. Je remonte. Je pousse les deux garçons hors du lit. Ils tombent sur le tapis où ils vont rejoindre le troisième. À peine se réveillent-ils. Ils grognent un peu et se rendorment immédiatement. Je me glisse sous les couvertures, toute habillée.
Au petit matin, la pièce sent le vomi. J’ouvre la fenêtre. Il fait moins dix dehors. Je sors de la chambre et claque la porte. J’entends les garçons qui se disputent, chacun accusant les deux autres d’avoir ouvert la fenêtre. Je passe aux toilettes où j’en profite pour changer ma serviette hygiénique, puis je descends au rez-de-chaussée. Je meurs de faim : c’est sûrement bon signe.
En chemin, je tombe sur Johan qui, rasoir électrique à la main, hante les couloirs comme le ferait un fantôme en pyjama.
- Toutes les salles de bain sont prises, gémit-il.
Je l’entraîne à la cuisine où je lui sers une tasse de café. Je verse des céréales dans une assiette creuse et j’y ajoute du lait froid et de la confiture de fraise. Johan et moi sommes assis face à face. Deux bonniches viennent nous rejoindre.
- Tu sais pourquoi j’étais en Hollande quand Béatrice a été assassinée ? il demande.
- Aucune idée.
- J’étais allé lui acheter un anneau de mariage.
Il recommence à chialer. J’ai envie de lui dire : “Pourquoi ? Ils n’ont pas de bijoutiers en Suisse ?” mais je me retiens. Je n’ai vraiment pas envie d’écouter une longue explication. L’une des bonniches me tend un croissant. Je l’accepte et l’ajoute à mes céréales.
C’est une belle journée, froide, claire, propre et ensoleillée. Il a neigé pendant la nuit et on entend le bourdonnement des chasse-neige, quelque part. Le corps de Béatrice a dû arriver et nous attend à la chapelle ardente. Il est temps de se laver, de s’habiller… mais je ne laverai pas… pas avant la fin de l’enterrement, en tous cas, pas avant que tout le monde soit parti… et je ne m’habillerai certainement pas non plus. Je ne me joindrai pas à cette foule en costumes sombres, dodelinant dans l’église, combattant vaillamment le sommeil et la gueule de bois tout en exsudant des odeurs de tissus neuf, de parfums hors de prix et de rots alcoolisés.
- Maman – je fantasme – est-ce que je peux emprunter la Bentley ?
- Bien sûr, ma chérie.
Je fais apparaître un petit ami idéal : un jeune homme doux, intelligent, avec un bon sens de l’humour, et qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Douglas. Je vais chez lui et il monte dans la voiture. Je lui dis :
- On va à Stowe ?
- Mais je n’aime pas faire du ski.
- Moi non plus. On va simplement passer une semaine ensemble à l’Hôtel du Col, tu sais, celui qui a un si bon restaurant français. Et quand on sera fatigué de faire l’amour, on ira se promener comme deux tourtereaux du siècle dernier, la main dans la main, admirant le paysage.
- Rien que nous deux ? Cécilia, ça c’est formidable. Non, c’est toi qui es formidable. Je t’adore.
Douglas s’évanouit. Mon fantasme s’écroule. Je suis dans la cuisine. Johan a disparu. Il a dû se trouver une salle de bain. Les bonnes sont toujours là, souriant, riant, parlant gentiment, se servant une deuxième tasse de café, m’en offrant une, que j’accepte. J’envie leur dignité.
Comme un bernard-l’ermite enlevé de sa coquille et mourant d’envie d’y retourner, je ne pense plus qu’à une chose : mon pensionnat, le dortoir, les amies… Et nous ne sommes qu’au début des vacances de Noël !
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