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15.05.2008
Les malheurs de Sophie
LA NOUVELLE VIE DE SOPHIE
De Lolly Winston
Dans les années 70, on m’a souvent encouragé à lire Dernier Étage (The L-shaped Room) de Lynne Reid Banks. “De quoi s’agit-il ?” demandai-je. Erreur fatale.
“C’est l’histoire d’une grossesse” me répondit-on. Je tombai dans le piège ultra classique consistant à juger d’un roman d’après le sujet et non d’après le style. Non, vraiment : je n’avais pas d’avantage envie de lire l’histoire d’une grossesse que de regarder sécher de la peinture. Vingt ans plus tard, je l’ai enfin lu et j’ai compris, une fois de plus (mais rien ne dit que je ne retomberai pas encore dans le piège) que le sujet d’un roman n’a aucune importance. La seule chose qui compte est la façon dont il est traité. Dernier Étage est un chef-d’œuvre qui se dévore de la première à la dernière ligne. Quand les éditeurs et agents littéraires arrêteront-ils de demander aux écrivains de leur soumettre des synopsis ? Quand comprendront-ils que cela ne veut RIEN dire.
En tous cas, lorsqu’on m’a indiqué que le sujet de La nouvelle Vie de Sophie était l’histoire d’un veuvage, j’étais fermement décidé à ne pas tomber dans le même piège. Bien m’en a pris. Oui, c’est l’histoire d’un veuvage mais c’est traité avec un humour sous-jacent constant, basé sur l’autodérision. Je l’ai lu en anglais. Le style est simple (mais tous ceux qui ont essayé d’écrire savent à quel point il n’est pas simple d’acquérir un style simple). Il est frais, ce style, naïf au meilleur sens du terme comme le style des grands peintres naïfs ; il est enlevé et attachant.
Lolly Winston a eu la bonne idée, ou tout simplement le talent, d’introduire des sous intrigues. Bien des écrivains se seraient gratté le nombril pendant 300 pages, ne nous épargnant rien des plus fugaces et subtiles variations de leurs états d’âme. Certes, on suit avec intérêt l’évolution psychologique de Sophie. Le roman est d’ailleurs divisé en sections intitulées : Déni, Colère, Déprime, Désir, Acceptation, Actions de Grâces etc… Mais Sophie n’est pas le seul personnage. Elle est entourée d’êtres vivants, bien en chair : Ruth, la meilleure amie dont la vie subit des hauts et bas ; Marion, sa mère, qui sombre dans la maladie d’Alzheimer ; Crystal, l’ado mal-aimée, maso et déjantée que Sophie apprivoise comme on le ferait d’un animal sauvage ; et enfin Drew, le bel acteur qui tombe amoureux de Sophie… mais lui est infidèle.
Tout ce monde souffre, rit, se soutient, se tire dans les pattes, se réconcilie ; bref tout ce monde-là vit. Nous, lecteurs, nous vivons avec lui. La scène de l’inauguration de la pâtisserie vaut un épisode des Marx Brothers. Julia Roberts a acquis les droits cinématographiques. Je croise les doigts en espérant qu’elle trouvera un metteur en scène à la hauteur car cette inauguration pourrait devenir l’un des moments cultes du cinéma.
L’action se situe dans une petite ville de l’Oregon où il pleut beaucoup et souvent ; une petite ville où il ne se passe jamais rien. Les Européens imaginent volontiers la vie à l’américaine comme étant ponctuée de meurtres et de coups de feu. En dehors de ce que nous appellerions hypocritement les quartiers « sensibles » la vie de l’Américain moyen, dans un cadre ordinaire, est remarquablement paisible. Dans les petites villes, les gens laissent fréquemment la porte de leur maison ouverte en allant faire des courses. Le souci principal est de vivre en famille avec époux ou épouse, enfants et chien. Lolly Winston recrée superbement l’atmosphère de la petite ville américaine, un cadre où beaucoup d’ados s’ennuient et ne pensent qu’à partir pour les grandes villes, mais où il est également possible, comme pour Sophie, de retrouver une certaine paix et un certain équilibre après (dans son cas) la vie trépidante d’une carrière de cadre dans la Silicone Valley.
Je voudrais terminer en déplorant l’inanité du titre français. En anglais, le roman s’intitule : Sophie’s Bakery for the Broken-hearted . Flânant dans une librairie au milieu de centaines d’autres bouquins, bien des clients potentiels auraient été “interpellés” (comme on dit aujourd’hui) par un titre tel que La Pâtisserie des Cœurs brisés. Ils auraient voulu en savoir davantage. Mais La nouvelle Vie de Sophie ? Franchement, tout le monde s’en contrefiche. Dommage !
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